Confort numérique : le revers de la médaille

Partout dans le monde, les entreprises technologiques prônent l’automatisation. Si la numérisation et l’IA facilitent la vie de beaucoup, elles créent aussi de nouvelles formes d’exploitation et sont très énergivores.

Une dangereuse course à la rapidité

Selon l’Organisation internationale du travail (OIT), nombre de personnes qui travaillent pour des plateformes ont vu leurs conditions se détériorer ces quatre dernières années. Pour maximiser leur profit, les entreprises promettent des services toujours plus rapides, comme la livraison de repas dans les 15 voire 10 minutes suivant la commande. Cette évolution met en péril la sécurité des travailleuses et des travailleurs qui essaient de tenir les délais sous une pression intense, risquant sinon des pénalités, voire l’exclusion de la plateforme. Une étude universitaire montre qu’en Indonésie, la plupart des conductrices et conducteurs de motos-taxis ont un accident pendant leurs heures de travail.

Selon une enquête de Sedane Labour Resource Center, organisation partenaire de Solidar, les personnes travaillant pour les plateformes en Indonésie triment en moyenne 14,9 heures par jour pour un revenu largement inférieur au salaire minimum de 150 dollars et insuffisant pour vivre. Elles doivent donc emprunter de l’argent. En moyenne, la moitié de leur maigre salaire mensuel sert à éponger leurs dettes, un cercle vicieux qui les pousse à accumuler les courses ou à travailler pour plusieurs plateformes. Ces conditions augmentent le risque d’accident et ont déjà conduit à des suicides.

Derrière l’IA, un travail fourni par des humains

Quand l’IA facilite le travail d’une personne, elle cause l’exploitation d’une autre. Les algorithmes doivent être entraînés au moyen d’immenses volumes de données, une tâche que seul un cerveau humain peut accomplir : trier, annoter, étiqueter, nettoyer, transcrire les contenus et traiter les données, autant d’étapes nécessaires pour que les systèmes IA puissent reconnaître les structures et faire des prévisions. Les groupes technologiques tels que Meta, Google, OpenAI et Microsoft externalisent ces tâches aux Philippines, au Kenya, en Inde, au Pakistan, en Colombie et ailleurs, où une main-d’oeuvre sous-payée travaille dans des conditions misérables et abusives, parfois dans des camps de personnes réfugiées et des centres pénitentiaires. Les personnes qui entraînent les systèmes d’IA travaillent souvent jusqu’à 20 heures par jour et doivent visionner des contenus violents, comme des meurtres ou des abus sexuels, avec à la clé des dépressions, des crises de panique et des troubles de stress post-traumatique.

Le métier de modératrice de contenu s'accompagne d'isolement, d'exploitation et de troubles psychologiques.

Consommation colossale d’eau et d’électricité

Le traitement de nos millions de demandes engloutit aussi d’immenses ressources, notamment en électricité. Aux États-Unis, les serveurs d’IA des centres de données ont besoin d’autant d’électricité que 7,2 millions de ménages. L’IA consommerait autant d’énergie que trois heures de micro-ondes pour répondre à une douzaine de questions, y compris pour générer des images et vidéos. Les centres de données devraient nécessiter 945 TWh d’électricité d’ici 2030, soit plus que la consommation actuelle de l’Allemagne et de la France. De plus, d’énormes quantités d’eau sont nécessaires au refroidissement. D’ici 2030, les centres mondiaux devraient consommer jusqu’à 1700 milliards de litres par jour, l’équivalent de la consommation quotidienne de millions de personnes.

Nouvelles formes de résistance

La résistance s’organise. Avec l’aide de Solidar Suisse, les personnes concernées en Indonésie ont publié un livre de témoignages relatant leur combat quotidien pour survivre dans le secteur des livraisons par appli : déductions salariales élevées, sentiment d’impuissance face à l’algorithme, mais aussi succès de nouvelles formes de protestation. Pour se faire entendre, elles s’organisent pour désactiver leur application en même temps, laissant des commandes en suspens. Reni Sondari, directrice d’un syndicat de personnes travaillant à la tâche, raconte comment, à force de ténacité, des licenciements abusifs ont été révoqués et des accidents du travail indemnisés. Après un an de protestations, de dialogue et de négociations avec les autorités, un autre syndicat a réussi à faire inscrire plus de 700 personnes travaillant pour des plateformes à un plan spécial d’assurances sociales. « Voilà pourquoi la solidarité compte autant pour nous », affirme Reni Sondari. « Les plateformes ont beaucoup d’argent, mais nous, travailleuses et travailleurs, nous n’avons qu’elle. »

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La transformation numérique ouvre de nouveaux horizons, mais le travail fondé sur les plateformes en ligne menace l’équité des conditions de travail. Si l’IA facilite le quotidien professionnel, elle induit aussi des risques : algorithmes faussés par les données des pays riches, mainmise des géants de la tech sur les infrastructures et les contenus, empreinte écologique démesurée, sans parler des personnes exploitées pour entraîner les modèles de langage. Des conditions-cadres s’imposent pour garantir le respect des droits humains dans l’usage de cette technologie et pallier la fracture numérique.

Découvrez dans le nouveau numéro de notre magazine comment Solidar Suisse s’engage pour la justice numérique.

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